Nadia, 29 ans, vit dans un village des Hautes-Alpes, à quarante minutes du cabinet de psychologue le plus proche. Quand sa médecin lui recommande de consulter pour une anxiété qui s’installe depuis des mois, sa première réaction est pragmatique : « Même si je voulais, comment je fais ? » Sa médecin lui suggère alors de consulter un·e psychologue qui propose des séances en visioconférence. Nadia hésite : est-ce que parler à un écran, c’est vraiment de la thérapie ?
Une idée reçue tenace
La question de Nadia est légitime — et largement partagée. Beaucoup de personnes, et bon nombre de thérapeutes, considèrent que la « vraie » thérapie ne peut se faire qu’en face à face. Derrière cette conviction, une intuition compréhensible : l’échange humain est plus riche en présentiel, le corps est là, les silences ont un poids différent quand on partage un même espace physique, le soutien du professionnel est plus palpable.
Mais l’intuition n’est pas la même chose que la preuve. Et la recherche sur ce sujet est aujourd’hui suffisamment abondante pour qu’on puisse sortir du débat idéologique.
Ce que montrent les méta-analyses
Les résultats sont remarquablement convergents. La plus grande synthèse d’études comparant la thérapie par visioconférence à la thérapie en face à face — portant sur 56 études intra-groupes et 47 études comparatives — montre que les patients suivis en visio s’améliorent substantiellement, et que les deux formats sont d’une efficacité équivalente (Fernandez et al., 2021). Autrement dit : les patients s’améliorent autant dans un format que dans l’autre.
Ce constat se confirme pour chaque problématique psychologique étudiée. Pour la dépression, une méta-analyse portant sur des essais cliniques randomisés comparant directement les deux formats trouve que la différence entre les deux approches n’est pas statistiquement significative (Batastini et al., 2021). Pour l’anxiété et la dépression réunies, Cecagno et collègues (2025) ne trouvent aucune différence statistiquement significative entre thérapie en visio et en présentiel. Et pour la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) spécifiquement — l’approche la plus étudiée dans ce contexte — une vue d’ensemble complète d’études rigoureuses (essais cliniques randomisés) portant sur plus de 5 000 patients trouve aucune différence d’efficacité statistiquement significative entre la TCC en visio et en présentiel (Zandieh et al., 2024, CMAJ).
L’alliance thérapeutique se construit aussi à distance
L’argument le plus souvent avancé contre la thérapie en ligne est que la relation thérapeutique y serait affaiblie. Ici encore, les données offrent une réponse nuancée mais rassurante. Aafjes-van Doorn et collègues (2024) ont mené le premier ensemble d’études spécifiquement consacrées à l’alliance en téléconsultation (34 groupes indépendants de participants) : l’alliance prédit les résultats de l’accompagnement de manière significative, avec une force comparable à ce qu’on observe en présentiel.
La relation est-elle exactement la même ? Non, et c’est normal. Certains thérapeutes rapportent devoir adopter un style plus actif et directif en visio, là où le présentiel laisse plus de place aux silences et à l’observation non-verbale. De plus, le fait d’être chez soi change la dynamique pour le patient : la hiérarchie s’aplatit, certaines personnes se sentent plus libres de s’exprimer dans leur propre espace. Le thérapeute, par l’écran, accède aussi au cadre de vie du patient — une source d’information clinique que le cabinet ne fournit pas.
Des limites réelles à ne pas ignorer
L’équivalence moyenne ne signifie pas que la thérapie en ligne convient à tout le monde, dans toutes les situations. Plusieurs limites méritent d’être nommées clairement.
Risque suicidaire et crises aiguës. Lorsqu’une personne est en danger immédiat, l’impossibilité d’intervenir physiquement constitue une limite structurelle du format distant. Des protocoles de gestion de crise existent pour la téléconsultation, mais ils exigent une préparation spécifique de la part du thérapeute.
Troubles sévères. Pour les psychoses, les troubles dissociatifs graves ou certaines formes de traumatisme complexe nécessitant un cadre très contenant, la recherche reste insuffisante pour conclure à l’équivalence pour tout patient. La prudence clinique s’impose.
Confidentialité et conditions matérielles. La thérapie en ligne suppose un espace privé, une connexion stable, et un minimum de compétences numériques. Pour certaines personnes — adolescents vivant chez leurs parents, victimes de violence conjugale, personnes âgées isolées, parents avec des enfants en bas âge — ces conditions ne sont pas toujours réunies.
Fatigue numérique. Après une journée de télétravail, enchaîner avec une séance de thérapie en visio peut réduire l’engagement émotionnel. Ce facteur, bien que peu étudié systématiquement (et scientifiquement), est rapporté de manière récurrente par les cliniciens.
Personnaliser le format, pas seulement la technique
Le vrai message de cette littérature n’est pas que « la thérapie en ligne est aussi bien ». Il est plus subtil : le format de délivrance devrait être adapté au profil de la personne, à ses contraintes, et à ses objectifs thérapeutiques — exactement comme on adapte le contenu du traitement.
Pour Nadia, dans son village des Hautes-Alpes, la visioconférence ne représente pas un « moindre mal ». C’est un mode de soin qui, pour son type de difficulté et dans sa situation, est parfaitement légitime et cliniquement fondé. La question n’est pas : « Est-ce que la vraie thérapie se fait en cabinet ? » mais : « Comment ajuster le cadre pour que cette personne puisse bénéficier pleinement du travail thérapeutique ? »
Ce que nous ne savons pas encore
La recherche sur la thérapie en ligne a bénéficié d’une accélération massive pendant la pandémie de COVID-19. Mais certaines questions restent ouvertes. Nous manquons de données à long terme sur le format mixte (hybride), combinant des séances en présentiel et à distance. Peu d’études comparent directement les formats pour des approches autres que la TCC — notamment les thérapies focalisées sur l’attachement ou les émotions. Et la question de la préférence du patient — qui choisit quoi, et pourquoi — reste sous-explorée.
Ce qui est clair, en revanche, c’est que le débat ne devrait plus être idéologique. Les données sont suffisantes pour prendre des décisions cliniques informées.
Et ces décisions devraient tenir compte du patient, pas seulement de ce qui est « disponible ».
Références
Aafjes-van Doorn, K., Spina, D. S., Horne, S., & Békés, V. (2024). The association between quality of therapeutic alliance and treatment outcomes in teletherapy: A systematic review and meta-analysis. Clinical Psychology Review, 110, 102430.
Batastini, A. B., Paprzycki, P., Jones, A. C. T., & MacLean, N. (2021). Teletherapy versus in-person psychotherapy for depression: A meta-analysis of randomized controlled trials. Telemedicine and e-Health, 27(12), 1361–1371.
Oliveira Machado Cecagno, P., et al. (2025). Efficacy of remote psychological interventions for patients with anxiety and depression symptoms: Systematic review and meta-analysis. Telemedicine and e-Health, 31(2), 141–150.
Fernandez, E., Woldgabreal, Y., Day, A., Pham, T., Gleich, B., & Aboujaoude, E. (2021). Live psychotherapy by video versus in-person: A meta-analysis of efficacy and its relationship to types and targets of treatment. Clinical Psychology & Psychotherapy, 28(6), 1535–1549.
Lin, T., Heckman, T. G., & Anderson, T. (2021). The efficacy of synchronous teletherapy versus in-person therapy: A meta-analysis of randomized clinical trials. Clinical Psychology: Science and Practice, 28(3), 249–262.
Zandieh, S., et al. (2024). Therapist-guided remote versus in-person cognitive behavioural therapy: A systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials. CMAJ, 196(10), E327–E340.


