La solitude est par nature hétérogène.
Points Cles
- La solitude prend de nombreuses formes, chacune nécessitant des solutions différentes.
- Les conseils génériques échouent souvent, car les causes profondes de la solitude varient.
- L’échelle de De Jong Gierveld distingue la solitude émotionnelle de la solitude sociale.
- Une évaluation personnalisée peut révéler quelles relations comptent le plus pour vous.
La solitude, plus qu’un simple sentiment inconfortable
La solitude est bien plus qu’une sensation désagréable, la recherche la relie à des risques mesurables pour la santé, notamment une probabilité accrue de mortalité précoce. Mais ce qui rend la solitude particulièrement difficile à traiter, c’est que toutes les solitudes ne se ressemblent pas.
Quand les conseils génériques ne fonctionnent pas
Prenons deux groupes particulièrement vulnérables à la solitude, mais pour des raisons totalement différentes.
Les étudiants universitaires fraîchement sortis du lycée sont souvent entourés de monde camarades de dortoir, camarades de classe, groupes d’étude, et un flot d’activités sociales. Pourtant, beaucoup se sentent profondément seuls. Ils viennent de quitter leur réseau social complet, doivent construire une nouvelle identité, se questionnent sur qui ils sont, et découvrent l’indépendance pour la première fois. Leur emploi du temps est plein, mais il manque quelque chose d’essentiel : cette personne qui les connaît vraiment, à qui ils peuvent se confier à 2 heures du matin quand le masque du “tout va bien” s’effondre.
Les personnes âgées, quant à elles, font face au défi inverse. Après des décennies de mariage, elles ont parfois perdu leur partenaire. Leurs amis ont déménagé ou sont décédés. Leur monde social s’est considérablement rétréci.
Elles peuvent encore compter sur un ou deux proches pour un soutien émotionnel profond, mais il leur manque la communauté élargie, les amis pour prendre un café, les voisins avec qui bavarder, ce sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que leur foyer.
Les deux groupes se disent “seuls”, mais dire à l’étudiant “renforce tes relations existantes” ou dit au senior “inscris-toi à plus de clubs” passe à côté du vrai besoin. Ces deux formes de solitude demandent des solutions fondamentalement différentes.
La solitude n’est pas la même pour tout le monde
Il ne s’agit pas seulement de stades de vie, mais d’un défi fondamental dans la compréhension de la solitude : ce qui provoque la solitude chez une personne peut être totalement différent chez une autre. Les déclencheurs varient, l’expérience subjective varie, et les solutions efficaces aussi.
Les chercheurs ont tenté de capturer cette complexité à travers la mesure. Une revue de 2022 par Maes et ses collègues, portant sur les huit échelles de solitude les plus utilisées, a révélé quelque chose d’inquiétant : toutes contiennent des éléments qui ne mesurent pas réellement la solitude. Sur de nombreuses échelles, environ la moitié des questions portent sur des expériences liées mais distinctes, comme la dépression ou le soutien social, plutôt que sur la solitude elle-même.
Dans nos propres travaux de revue systématique, nous essayons de quantifier à quel point le concept de “connexion sociale” est varié. En comparant différentes approches de mesure, nous prédisons que les catégories de connexion sociale (fonction, qualité et structure) souvent considérées comme bien définies ne correspondent pas forcément à ce que les chercheurs entendent par “connexion” ou “solitude”. Cette fragmentation rend difficile la construction de connaissances cumulatives sur ce qui aide réellement.
Commencer avec deux dimensions
Une approche prometteuse distingue la solitude émotionnelle (manque de lien intime) et la solitude sociale (manque de réseau élargi).
L’échelle de solitude de De Jong Gierveld (DJGS-6), développée par la chercheuse néerlandaise Jenny de Jong Gierveld et ses collègues, est une version abrégée utilisant six questions pour identifier le type de solitude que vous ressentez, ou si vous vivez les deux simultanément.
Une enquête européenne menée en 2022 auprès de plus de 25 000 personnes dans les 27 pays de l’Union européenne a utilisé ce questionnaire pour mesurer la solitude. Nos analyses de ces données ont révélé des limites importantes quant à la capacité de la DJGS-6 à mesurer ce qu’elle prétend mesurer.
L’échelle montrait de fortes corrélations avec les états émotionnels comme la dépression et le bonheur dans tous les pays, mais des corrélations plus faibles avec les indicateurs d’activités sociales et d’attitudes, les éléments mêmes auxquels on s’attendrait pour mesurer la solitude. De plus, la manière dont les participants interprètent les questions varie selon les pays, ce qui empêche toute comparaison entre eux. Cela montre que notre compréhension de la “déconnexion” reste encore imparfaite.
Les limites des mesures actuelles
Soyons transparents sur ce que nous ne mesurons pas encore bien.
L’échelle DJGS-6 présente plusieurs limites :
- Elle a été développée aux Pays-Bas (pays à revenu élevé). Si elle avait été conçue ailleurs, mesurerait-on la solitude autrement ?
- Sa validité de contenu reste modeste.
- Les comparaisons entre pays sont impossibles.
- Les différentes échelles de solitude donnent des taux de prévalence variables, il n’existe pas de seuil universel définissant “être seul”.
- Elle ne précise pas de période temporelle (la solitude peut fluctuer chaque jour ou être chronique).
- Elle ne distingue pas la qualité des relations de leur quantité, ni les relations en ligne des interactions en personne.
Pensez aux outils actuels comme à des projecteurs éclairant certaines zones d’une pièce sombre. La DJGS-6 se concentre sur deux zones : les liens intimes et le réseau social élargi. D’autres aspects restent dans l’ombre. L’outil ne capture pas tout et ne permet pas toujours la comparaison entre individus, mais il peut révéler le type spécifique de déconnexion que vous vivez une information utile pour savoir où concentrer votre énergie.
Vers une compréhension vraiment personnalisée
C’est pourquoi la mesure de la solitude doit aller au-delà de deux dimensions.
Nous avons besoin d’outils capables de saisir les différences individuelles à travers plusieurs aspects.
Par exemple :
- Une personne peut se sentir seule parce qu’elle manque d’un partenaire romantique, même si elle a beaucoup d’amis.
- Une autre peut se sentir déconnectée de sa communauté locale, même si son mariage est solide.
Les futurs outils devront indiquer si la solitude est liée à un type de relation précis (romantique, amicale ou familiale), si elle est temporaire ou chronique, et quels besoins ne sont pas satisfaits.
C’est un défi technique et statistique majeur : comment comparer des scores si nos questions ne sont pas les mêmes ?
L’approche à deux dimensions est un bon point de départ, reconnaissant qu’une mesure universelle manque de nuances. Mais ce n’est qu’un début. Une vraie personnalisation consiste à comprendre votre schéma unique : quelles relations comptent le plus pour vous, ce qui déclenche votre solitude, et quelles actions correspondent à votre situation de vie.
Ce que change la compréhension de votre schéma
Même avec les outils actuels, savoir quel type de solitude vous ressentez modifie votre stratégie :
- Si vous êtes socialement seul : élargissez votre réseau. Rejoignez une activité ou un groupe où vous verrez régulièrement les mêmes personnes, pour permettre aux relations superficielles de se transformer en amitiés.
- Si vous êtes émotionnellement seul : concentrez-vous sur une ou deux relations existantes. Passez plus de temps en tête-à-tête, ou partagez davantage vos sentiments avec quelqu’un en qui vous avez confiance.
- Si vous vivez les deux types de solitude : adoptez une approche parallèle par exemple, participez à un cours communautaire hebdomadaire (pour rencontrer de nouvelles personnes) tout en prévoyant des moments réguliers avec un ami proche (pour renforcer le lien).
Au Annecy Behavioral Science Lab, nous avons créé un questionnaire gratuit de deux minutes qui vous donne un retour personnalisé sur vos profils de solitude sociale et émotionnelle, comparés à ceux de milliers d’autres utilisateurs.
Petite mise en garde : bien qu’il utilise l’échelle DJGS-6 validée, notre système d’interprétation est nouveau et encore en cours d’amélioration. Il est éducatif, non diagnostique, et ne remplace pas une consultation professionnelle si vous êtes en difficulté.
Vous pouvez être entouré(e) et pourtant vous sentir seul(e)
La leçon la plus importante : on peut avoir beaucoup de contacts et se sentir pourtant profondément seul, si ces relations ne sont pas du bon type.
L’étudiant a un emploi du temps chargé, mais il est affamé émotionnellement.
La personne âgée reçoit beaucoup d’amour familial, mais se sent socialement déracinée.
Cela explique ce paradoxe : “Je suis constamment entouré de gens, alors pourquoi est-ce que je me sens si seul ?”
Vous n’êtes pas “cassé”. Vous vivez simplement un type précis de déconnexion que vos relations actuelles, aussi nombreuses ou affectueuses soient-elles, ne comblent pas.
Comprendre le type de lien qui vous manque est la première étape pour retrouver un sentiment d’épanouissement.
Après tout, on peut être entouré et pourtant seul non pas parce qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez soi, mais parce que chacun de nous a besoin d’un certain type de connexion pour se sentir vraiment vu.
Et l’on ne peut pas réparer ce que l’on ne voit pas clairement.



