Quand les entreprises technologiques réussissent (et échouent).
Points clés
- Les chercheurs ont proposé en 2016 le concept de « régime social sain », repris partiellement par Meta dans ses changements du fil d’actualité en 2018.
- La mesure des « interactions significatives » de Meta a involontairement favorisé les contenus polarisants en récompensant l’engagement.
- L’effet moyen nul des réseaux sociaux sur le bien-être masque d’énormes différences entre les utilisateurs qui s’épanouissent et ceux qui en souffrent.
- Les plateformes devraient collaborer avec des organisations locales de connexion sociale plutôt que de privilégier les indicateurs de croissance virale.
Imaginez ceci : vous terminez de faire défiler les réseaux sociaux, l’esprit fatigué, vidé émotionnellement, et paradoxalement plus déconnecté que jamais. Maintenant, imaginez l’inverse : fermer une application en vous sentant énergisé, soutenu et véritablement relié aux autres.
La différence ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans la manière dont elle est conçue pour nourrir ou au contraire épuiser notre bien-être social.
En tant que chercheur sur la connexion sociale, j’ai passé des années à défendre ce que j’ai appelé un « régime social sain » l’idée radicale que nos interactions numériques, comme notre alimentation, doivent privilégier la qualité plutôt que la quantité.
Tout comme 2 000 calories de légumes n’ont pas le même effet sur notre corps que 2 000 calories de bonbons, il en va de même pour notre consommation de médias sociaux.
De la vision à la réalité partielle
En 2016, j’ai commencé à présenter publiquement ce concept, suggérant que les plateformes sociales mettent en place certaines fonctionnalités :
- Encourager les connexions locales entre personnes pouvant réellement se rencontrer ;
- Aider les utilisateurs à « nettoyer » leurs réseaux pour se concentrer sur les relations significatives plutôt que sur la collection d’abonnés ;
- Mesurer la qualité des interactions plutôt que leur quantité.
Puis un événement intéressant s’est produit : en janvier 2018, Facebook a annoncé sa mise à jour des « interactions sociales significatives » (MSI), une refonte majeure du fil d’actualité donnant la priorité aux publications d’amis et de la famille plutôt qu’aux Pages publiques.
L’algorithme a commencé à récompenser les contenus suscitant des conversations et des commentaires entre utilisateurs, avec pour objectif affiché de favoriser la connexion plutôt que la consommation passive.
Progrès ? Assurément.
Mark Zuckerberg a même reconnu que cela réduirait le temps passé sur la plateforme, déclarant vouloir privilégier le « temps bien utilisé » plutôt que l’engagement maximal.
Mais en observant ces changements, j’ai remarqué des failles importantes.
Le problème de la mesure
Si Meta a bien réorienté son algorithme vers le contenu d’amis et de proches, il a mesuré les interactions significatives à travers des indicateurs d’engagement (commentaires, partages, réactions).
Résultat imprévu : les contenus polarisants suscitant des débats houleux ont été mis en avant sous prétexte de « discussion significative ».
Des documents internes ont plus tard révélé que cette métrique MSI avait des effets secondaires néfastes sur le contenu politique, rendant la plateforme plus clivante que connectante.
Le problème fondamental était la philosophie de la mesure.
Alors que je proposais d’évaluer la profondeur des relations sociales et leur diversité, Meta mesurait l’engagement en ligne comme un substitut à la qualité relationnelle.
C’est comme mesurer la valeur nutritionnelle d’un repas au nombre de fois où quelqu’un mâche, plutôt qu’à ce qu’il mange réellement.
Des recherches d’Amy Orben, d’Andrew Przybylski et d’autres montrent que la relation entre médias sociaux et bien-être est quasiment neutre en moyenne.
Mais cette moyenne cache d’énormes différences individuelles : certains utilisateurs s’épanouissent, trouvant soutien et communauté ; d’autres souffrent d’anxiété, de dépression ou d’isolement.
L’objectif devrait être de rendre systématiques les effets positifs, plutôt que de les laisser au hasard.
Mais pour cela, il faut d’abord développer des indicateurs solides et pertinents.
La connexion locale manquante
Voici où les entreprises technologiques manquent encore une occasion précieuse :
Des organisations comme la République des Hypervoisins en France, le consortium LONELY-EU en Europe ou la Campaign to End Loneliness au Royaume-Uni développent des stratégies efficaces pour renforcer les liens sociaux dans des communautés locales.
Meta a bien tenté des fonctionnalités locales : mise en avant de l’actualité de proximité, lancement de Facebook Local pour découvrir des événements, création de Neighborhoods pour connecter les voisins…
Mais ces initiatives sont restées périphériques et, pour la plupart, ont été abandonnées.
Surtout, la proximité n’a jamais été intégrée au cœur de l’algorithme ni pensée en partenariat avec des organisations locales.
Plutôt que d’essayer de résoudre la connexion sociale en vase clos, les plateformes devraient collaborer avec ces acteurs pour créer des expériences hybrides, à la fois en ligne et hors ligne.
Le problème ? Ces partenariats vont à l’encontre des indicateurs de croissance.
Créer des liens profonds prend du temps contrairement aux contenus viraux.
Ce qu’il manque encore
Malgré des progrès notables, la plupart des plateformes sociales ne proposent toujours pas les ingrédients d’un vrai régime social sain :
- Profondeur relationnelle plutôt qu’étendue : les algorithmes privilégient les contenus qui font réagir, pas ceux qui favorisent la compréhension.
→ C’est la différence entre une conversation intime et un cri dans une foule. - Nutrition émotionnelle : pour un bien-être psychologique durable, nous avons besoin d’expériences émotionnelles variées (empathie, vulnérabilité, soutien sincère), pas seulement de likes.
- Immunité communautaire : un écosystème sain doit prévenir la propagation de contenus ou comportements nocifs.
→ Une mauvaise gestion de la confiance, comme je l’ai vécu sur une plateforme d’échange de logements, montre à quel point la sécurité des utilisateurs reste souvent mal comprise. - Engagement durable : au lieu d’optimiser le temps passé sur la plateforme, il faut concevoir des interactions enrichissantes, qui laissent l’utilisateur énergisé, pas épuisé.
Exiger une meilleure nutrition numérique
Je reste profondément convaincu du potentiel des technologies pour renforcer les liens humains.
Les recherches le prouvent : des outils bien conçus peuvent améliorer nos relations, réduire la solitude et bâtir des communautés solides.
Mais l’optimisme sans responsabilité n’est qu’un vœu pieux.
Tout comme nous demandons des informations nutritionnelles et des normes de sécurité aux entreprises alimentaires, nous devons exiger des entreprises technologiques qu’elles placent le bien-être des utilisateurs au-dessus des métriques d’engagement même lorsque ces dernières se déguisent en « interactions significatives ».
Le régime social sain n’est pas qu’une belle idée : c’est une nécessité pour créer des environnements numériques où les connexions humaines peuvent réellement s’épanouir.
Meta a compris l’importance des relations proches.
Elle a saisi partiellement le message de la connexion locale.
Mais elle a manqué l’essentiel : mesurer le succès par la qualité des relations hors ligne, plutôt que par la quantité de réactions en ligne et partager ces données avec les chercheurs indépendants.
Les ingrédients du changement sont là.
Il ne nous reste qu’à oser réclamer une meilleure recette une recette qui nourrisse réellement nos vies sociales, au lieu de simplement nous faire cliquer.



